SOYONS CLAIRS – entretien avec Cathy Waibel

entretien avec Cathy Waibel - langage clair

Nous inaugurons une série d’entretiens auprès d’experts du langage clair de tous horizons, impliqués dans leur organisation pour mettre en place et développer l’utilisation de cette technique rédactionnelle, au service du plus grand nombre.
Cathy Waibel, chef de l’unité « Langage Clair » au Parlement européen, nous fait le plaisir de répondre à nos questions.

Traductrice de formation, Cathy a contribué à déployer un programme de langage clair au sein de la direction générale de la traduction du Parlement Européen. Objectif : rapprocher l’Europe des Européens… et vice-versa.

Quelle est l’utilité du langage clair dans la crise actuelle ?

Quand on parle de crise sanitaire telle que celle que nous traversons, il est évident que les messages doivent être clairs pour tous. Au Parlement, des efforts additionnels d’information et de communication rassemblés sous le hashtag #EuropéensContreLeCovid19 visent à donner des clés de lecture aux citoyens de toute l’Union européenne sur l’action de l’Europe face au covid-19. En premier lieu, le Parlement Européen a relayé les messages essentiels pour les gestes barrières dans toutes les langues de l’Union (restez chez vous, lavez-vous les mains, etc.). Dans une deuxième et troisième phase, le Parlement Européen met en avant l’action de l’Union et les initiatives solidaires. Dans ces trois phases, le langage clair a été de mise : nous avons veillé à écrire et traduire avec la plus grande clarté, en 24 langues et pour 27 pays.

Pouvez-vous en dire plus sur le programme de langage clair déployé par le Parlement européen ?

Le projet « Langage des citoyens » a vu le jour en 2019 dans notre Direction Générale de la Traduction. L’objectif est de clarifier les messages – en particulier ceux qui s’adressent aux citoyens –, dans les 24 langues officielles de l’Union européenne. Nous avons par exemple clarifié des lettres destinées aux citoyens dans le cadre de pétitions au Parlement, mais aussi des communications internes au Parlement qui sont adressées aux députés. Insuffler de la clarté dans les textes est un exercice que nous sommes en train d’étendre et dont les bénéfices ne sont plus à prouver. De plus, le principe de notre projet de langage des citoyens est d’utiliser différents formats : texte, audio et vidéo. L’accessibilité est au cœur de nos préoccupations ; c’est pourquoi nous utilisons aussi les principes du langage clair dans des podcasts et des vidéos sous-titrées en 24 langues.

« Parler clair en respectant les contraintes politiques, c’est un travail d’équilibriste »

A-t-il été compliqué d’embarquer les fonctionnaires européens dans le programme ?

Depuis le début, les fonctionnaires de la direction générale de la traduction sont plutôt curieux et motivés. Ils n’ont pas été difficiles à convaincre, bien au contraire. Les auteurs des textes que nous « clarifions » ont, eux aussi, goûté très vite aux bienfaits du langage clair : ils font appel à nos services de plus en plus régulièrement. Je dirais que les principaux freins découlent de la nature politique de nos textes. Il est en effet nécessaire que l’équilibre entre les groupes politiques soit bien respecté. Cela peut rendre complexe le travail d’écriture en langage clair. Pour lever le problème, nous collaborons avec les auteurs et tentons de trouver avec eux une solution linguistique qui fasse la part belle à la clarté tout en ménageant les intérêts de chacun. J’aime à comparer cela à un travail d’équilibriste.

Iriez-vous jusqu’à dire que le langage clair sert à rapprocher l’Europe des Européens ?

Le projet de langage des citoyens est précisément destiné à rapprocher l’Europe des Européens et vice versa. En parlant leur langue, en évoquant ce qui les intéresse avec leurs mots, nous touchons davantage les citoyens qu’en utilisant un jargon que seuls certains experts comprennent. Les podcasts que nous avons produits en 24 langues et en langage clair pour la plateforme « Ce que l’Europe fait pour moi » ont ainsi contribué à rapprocher l’Europe de ses citoyens avant les élections de 2019.

À titre personnel, en tant que traductrice, qu’est-ce qui vous motive dans le langage clair ?

Le langage clair est un merveilleux défi quotidien qui vous oblige à réfléchir encore plus que d’ordinaire avant même d’écrire quoi que ce soit. En tant que traductrice, le défi est même double, car vous partez d’un original qui n’est peut-être pas clair lui-même et vous avez donc des contraintes plus grandes que si vous étiez l’auteur du texte. Il faut donc trouver ce savant équilibre – je reviens à l’image de l’équilibriste – qui vous permet de faire passer le message sans dénaturer la volonté quelquefois politique de l’auteur.

Diriez-vous que la France est en retard sur les pays anglo-saxons et les pays du nord en matière de langage clair ?

De grands efforts sont déployés, surtout actuellement dans l’administration publique par exemple. Il va aussi de soi que la langue française est naturellement plus complexe que l’anglais ou les langues scandinaves. Je pense donc que nous sommes sur la bonne voie !