SOYONS CLAIRS – entretien avec Margrethe Kvarenes

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Nous continuons d’explorer le sujet du langage clair auprès d’experts internationaux. Margrethe Kvarenes, chef de section de Språkrådet, le Language Council of Norway, et présidente de l’association PLAIN, nous fait l’honneur de répondre à nos questions.

La norvégienne Margrethe Kvarenes est une grande dame du langage clair. Au sein de l’administration de son pays, elle se bat au quotidien, avec diplomatie et persévérance, pour que les fonctionnaires s’approprient les techniques du langage clair. Son engagement dépasse largement les frontières scandinaves : elle est aussi présidente de l’association PLAIN (Plain Language Association International), qui rassemble des experts du langage clair venant de plus de trente pays, partout dans le monde.

En 2009, l’administration norvégienne a créé un projet pour promouvoir le langage clair dans la fonction publique. Pouvez-vous nous raconter les débuts ?

En Norvège, la culture du débat participatif est bien plus ancrée qu’en France. Nous avons l’habitude de demander aux citoyens leurs avis, leurs idées et souhaits. Au cours des années 2000, les Norvégiens se sont souvent exprimés sur le manque de clarté et d’accessibilité de l’information administrative. C’est l’une des remarques qui remontait le plus fréquemment. D’où, entre autres, la création d’un projet pour le « Klarpråk » – langage clair en norvégien. La technique était alors très peu connue. Il a fallu d’abord expliquer ses atouts aux agents des administrations..

Quels ont été vos freins pour promouvoir le langage clair ?

Il y a beaucoup d’idées reçues autour du langage clair. Les fonctionnaires pensent parfois que parler simplement enlève de la crédibilité. Utiliser un vocabulaire compréhensible par tous, ce serait presque manquer d’intelligence ou d’éducation. D’autres ne se sentent pas à l’aise sans terminologie technique.

Convaincre des atouts du langage clair, c’est un travail de fourmi… et c’est un travail qui n’est jamais terminé. Il faut un suivi constant, des piqûres de rappel, de nouveaux outils pour remotiver. Car il ne s’agit pas seulement de changer les mots ou les phrases, c’est toute une mentalité qu’il faut modifier. Cela ne peut se faire que dans la durée.

« Le combat du langage clair n’est jamais gagné. »

Quelles sont vos techniques pour faire accepter le langage clair ?

D’abord le pragmatisme : c’est décourageant de tout vouloir réécrire. Il est préférable de se concentrer sur les chantiers prioritaires, ceux qui touchent directement le plus grand nombre de citoyens.
Ensuite, il faut personnaliser. Pour convaincre, je travaille toujours à partir de documents « peu clairs » édités par l’administration à laquelle je m’adresse.
Enfin, et c’est le plus important, je conseille de créer des groupes de travail « hétérogènes », associant des juristes, des experts, des fonctionnaires en relation avec le public… La dynamique de groupe permet de trouver, en direct, des solutions qui conviennent à tous. Quand le juriste refuse d’enlever un mot juridique, le groupe se mettra d’accord pour rédiger une définition que l’usager puisse comprendre. Bref, travailler en groupe permet de garder le niveau de précision nécessaire, tout en respectant les règles du langage clair.

En tant que présidente de l’association PLAIN, vous travaillez avec des experts « langage clair » de toute la planète. Diriez-vous qu’il y a des pays plus matures que d’autres sur le sujet ?

Les précurseurs sont bien sûr issus du monde anglophone, avec le Canada, les Etats-Unis, l’Australie et l’Angleterre en tête. La Suède et la Finlande sont également matures sur le sujet. D’autres pays, notamment en Asie et en Amérique du Sud avancent aussi. On voit également de bonnes initiatives au Portugal et en Allemagne.

D’autres pays, comme la France, l’Espagne ou l’Italie, sont plus lents à bouger. Je crois que c’est en partie une question d’histoire et de formalisme de la langue.  Comparativement à ces « vieilles » langues, la langue norvégienne se situe dans une tradition plus flexible. Nous avons défini les règles du norvégien écrit seulement en 1814, après avoir acquis notre indépendance face au Danemark. Cela nous rend peut-être aujourd’hui plus souples pour accepter le langage clair. Ce n’est bien sûr qu’une hypothèse…

Vous avez fait une partie de vos études en France dont vous maîtrisez parfaitement le langue. Quelle est votre vision du langage clair en France ?

La France fait partie des pays où les règles du langage sont les plus strictes. Vous avez une Académie dont la vocation-même est de fixer le cadre. Je ne sais pas s’il y a un lien de cause à effet, mais c’est aussi un pays où la cause du langage clair semble avancer plus lentement. Je me souviens d’une lettre que j’ai écrite à l’administration française il y a quelques années, pour parler du langage clair. Le courrier reçu en réponse offrait un argumentaire détaillé des raisons pour lesquelles l’administration ne pouvait pas se lancer dans la démarche. Il faisait cinq pages et je dois bien dire qu’il était rédigé fort peu clairement. Bien sûr, ce n’est qu’une anecdote. Aujourd’hui, les choses bougent dans les ministères français… Mais l’histoire est révélatrice.

Nous « militons pour la cause » du langage clair depuis quelques années, et voyons les mentalités changer. Nous sommes convaincus que toutes les organisations et entreprises vont y venir, et certaines se sont lancées dans ce grand chantier depuis quelques temps déjà. N’attendez pas pour vous y intéresser !

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